Mme Butterfly / De l’amour en musique

L’opéra de chambre sur lequel je travaille s’inspire de l’histoire tragique de Madame Butterfly. Cette histoire raconte la vie d’une jeune Geisha (Cho-Cho-San) qui se marie avec un Marine américain (Pinkerton) à Nagasaki en 1904. Suite au mariage et à la lune de miel, Pinkerton repart aux États-Unis. Il revient trois ans plus tard avec une nouvelle épouse américaine pour prendre l’enfant qui a grandi pendant son absence. Cho-Cho-San, déshonoré et désespéré, se suicide. Qu’arriverait-il si elle ne se suicidait pas, si elle trouvait que la vie finalement valait d’être vécue?

Cet opéra se veut une réponse à cette question et l’amour est ce qui me semble donner valeur à la vie. Au sujet de l’amour, le philosophe André Comte-Sponville, dans son livre «le Sexe ni la Mort», distingue trois pôles formant l’amour tel qu’on le connaît : Éros, Philia et Agapè.

Éros « l’amour qui prend » : c’est l’amour comme manque. La passion amoureuse qui ne peut être que malheureuse puisque dès lors que j’ai l’objet de mon désir, il ne me manque plus.

Philia « l’amour qui partage » : C’est le souci de l’autre  dans une relation réciproque (amitié, solidarité).

Agapè « l’amour qui donne » : C’est l’amour universel en tant que don sans contrepartie dans sa dimension mystique ou religieuse. L’amour au sens de charité.

(Plus de détail ici )

Je propose donc de faire un petit parcours musical à travers des exemples du répertoire qui démontre à mon avis comment ces sentiments sont transmis en musique. Tout ceci est évidemment très subjectif!

Éros est le type d’amour auquel la plupart des gens pensent lorsqu’on leur pose la question:  Qu’est-ce que l’amour? Rare sont ceux qui n’ont pas ressenti ce type d’amour. Les exemples d’Éros en musique sont très nombreux. On a qu’à penser à Tristan et Iseut de Wagner. L’ouverture symbolise extraordinairement cet amour dans tout ce qu’il y a de plus tragique et de beau. Une mise en musique du manque.

Agapé est assez facile à concevoir comme idéal, mais difficilement applicable en réalité. On peut imaginer composer une musique qui soit des plus lumineuses possible. Cette luminosité qui exprime cet infini inatteignable. Bruckner atteint parfois, dans certains sommets agogiques de ses symphonies, des sommets comparables.

Je crois cependant que c’est Messiaen qui a su exprimer cette luminosité mieux que tout autre compositeur. Ce n’est pas un hasard s’il est sans doute le plus pieux des compositeurs modernes. Il y a de nombreux exemples dans sa musique. La Turangalîla symphonie, ce grand chant d’amour, est un exemple marquant de cette luminosité et de ses infinis reflets.

 (à partir de 1:01:08)

Mais cet amour n’est pas à mon avis l’expression de la charité. C’est une musique qui explore l’idéal de la charité. Qui pousse vers l’inatteignable, mais qui n’y arrive vraiment jamais. Elle ne cesse de refléter cette lumière, mais ne peut que la refléter et ne pas la montrer telle qu’elle est.

C’est parce que l’amour de la charité c’est aussi l’amour comme retrait, l’amour qui n’exerce pas toute sa puissance. De ce point de vue, la Symphony #3 du polonais Henryk Górecki et le dernier mouvement en particulier est un très bel exemple de charité en musique. C’est une musique sur le deuil bien sûr, mais surtout sur l’amour d’une mère pour son enfant.

(à partir de 46:40).

Il reste Philia. C’est plus difficile de définir clairement comment serait exprimée l’amitié en musique. J’imagine qu’on pourrait le traduire ce sentiment par une légèreté et une joie de vivre, une puissance de jouir. Mozart pourrait fournir de très beaux exemples.

J’aimerais cependant proposer Music for 18 musiciens de Steve Reich. Une musique minimaliste qui oscille entre une douce mélancolie et une légèreté. Une musique toujours propulsée par ce moteur, ce rythme incessant qu’il ne faut pas lâcher.

Cet opéra  mettra donc en scène Cho-Cho-San devenu moine zen dans un temple au Japon. À ce stade-ci, l’oeuvre se structure autour du passage entre un amour de manque (Éros) et un amour de charité (Agape) en passant par l’amitié (Philia). La transformation d’un amour d’une Geisha adolescente avec tout ce qu’il y a de plus passionné à l’amour d’une nonne dans toute sa sagesse.

Quel est ce processus de transformation entre un amour de manque et un amour de charité, d’Éros à Agapé? De Wagner à Gorecki…  C’est ce sur quoi je travaille. La musique et la composition, l’intuition et les sons m’en fournissent chaque jour des indices que je ne comprendrai vraiment jamais. Au bout du compte, il y aura une oeuvre qui parlera d’elle-même. Peut-être même que ce qu’elle exprimera n’aura rien à voir avec tout ça!

À voir…

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